Le New Space prend son essor bien au-delà du décollage
L’opportunité économique décisive du New Space ne réside pas que dans la construction de nouvelles fusées ni de satellites additionnels, mais dans leur exploitation. Pour la Suisse, cela ouvre un marché bien plus vaste que celui de l’industrie spatiale traditionnelle.
Avec la fin de la Station spatiale internationale (ISS) à l’aube de la prochaine décennie, l’orbite terrestre basse s’oriente vers une privatisation progressive. Des entreprises spatiales hautement innovantes accélèrent la mise en valeur de cet environnement, tandis que les coûts de transport et d’opération chutent de manière spectaculaire. L’ISS, simple plateforme de recherche, devrait céder la place à une flotte de stations privées dédiées à la production en microgravité. Le 23 juin 2026, SpaceX a d’ailleurs testé avec succès un véhicule de retour de fret industrialisable, conçu pour rapatrier sur Terre des produits fabriqués en orbite.
Aujourd’hui encore, le « New Space » est souvent perçu à travers le prisme de l’industrie spatiale traditionnelle : structures de satellites ou composants. Or, cela ne représente qu’une fraction du bouleversement à venir. Le « New Space », ce n’est pas tant la fabrication d’équipements que leur usage économique : les fusées sont des moyens de transport, les stations des infrastructures. La véritable valeur réside dans les activités menées en orbite : recherche, production, traitement de données ou fabrication de matériaux et de produits biomédicaux. Les futures stations spatiales s’apparentent ainsi à des parcs industriels, transposés dans les conditions uniques de l’espace.
Le marché n’est plus hypothétique
On a longtemps douté que les stations spatiales privées puissent attirer suffisamment de clients. Au printemps 2026, la NASA a donc brièvement envisagé de renoncer à l’idée de stations commerciales autonomes. Les prestataires ont été invités à prouver l’existence de capitaux privés suffisants, de calendriers réalistes et de clients. Ils ont apporté cette preuve. Le 6 juillet, la NASA a publié le projet d’appel d’offres pour la prochaine phase des stations spatiales commerciales. Après avoir examiné les informations fournies par le secteur, elle est revenue à son modèle initial : à l’avenir, elle entend acheter des services auprès de stations développées et exploitées par le secteur privé. Le secteur aurait mobilisé des capitaux importants, serait en mesure d’attirer davantage de capitaux et verrait un marché viable dans lequel la NASA ne serait qu’un client parmi d’autres. Il ne s’agit pas ici d’une prévision émanant d’un cabinet de conseil, mais de la décision d’approvisionnement de l’agence spatiale la plus expérimentée au monde. Elle ne garantit pas que chaque projet de station spatiale annoncé aujourd’hui sera couronné de succès, mais elle montre que le marché a franchi le cap qui sépare la simple vision d’une infrastructure susceptible d’attirer des investissements. Parallèlement, la NASA renforce de manière ciblée sa base industrielle grâce à un nouveau « Office of Strategic Capital ». Parmi les domaines d’investissement figurent la production et le stockage d’énergie, la technologie nucléaire, les logiciels et les communications, les matériaux spéciaux et les technologies biomédicales. La stratégie américaine est donc claire : l’espace doit être exploité de manière durable.
La Chine, elle aussi, considère de plus en plus l’espace commercial comme un vaste domaine industriel. Un article récent du magazine Fortune fait état de plus de 400 entreprises spatiales privées et décrit comment des sociétés issues des secteurs de l’automobile, des communications et du numérique intègrent les infrastructures spatiales dans leurs modèles économiques existants. L’orientation stratégique est claire : les principales zones économiques ne se préparent pas à quelques missions spatiales supplémentaires, mais à un nouveau domaine industriel.
Du vaisseau spatial au site de production
L’industrie aéronautique n’a jamais consisté principalement en la construction d’avions non plus ; sa valeur économique provenait du fait qu’elle permettait de transporter des personnes et des marchandises à travers le monde.
Internet n’est pas devenu l’une des infrastructures les plus importantes au monde grâce aux centres de données et aux câbles à fibre optique, mais grâce aux applications qui y ont vu le jour. C’est précisément cette transition qui s’opère actuellement en orbite terrestre basse. Une fois que les lanceurs réutilisables auront considérablement réduit les coûts de transport et que les stations spatiales commerciales auront fait baisser les coûts d’exploitation, des capacités orbitales évolutives et en croissance constante verront le jour. Il s’agit d’infrastructures accessibles de manière régulière à des entreprises qui ne sont pas elles-mêmes des sociétés spatiales. McKinsey compare donc ce tournant actuel à l’essor de l’aviation commerciale après la Seconde Guerre mondiale et à celui d’Internet dans les années 1990. Le message essentiel adressé aux directions d’entreprise est le suivant : les avantages économiques de l’espace ne se limiteront pas aux entreprises spatiales traditionnelles.
Une entreprise pharmaceutique n’a pas besoin de construire une station spatiale pour exploiter la microgravité dans le développement et la production de principes actifs. Un constructeur de machines n’a pas besoin de développer une fusée pour livrer un bioréacteur en orbite. Une entreprise de semi-conducteurs n’a pas besoin d’employer des astronautes pour tester de nouveaux procédés de cristallisation ou de revêtement et les intégrer dans des processus clés de production. Il faut un accès fiable, des interfaces standardisées, des installations qualifiées, des processus d’exploitation sûrs et des prestataires maîtrisant l’ensemble de la chaîne, depuis les premiers essais jusqu’au retour du produit sur Terre. C’est cela, le « New Space » : les entreprises ne deviennent pas des entreprises spatiales, mais l’espace devient un outil pour de nombreuses entreprises.
L’opportunité pour la Suisse
L’opportunité pour la Suisse réside dans les domaines où elle est déjà de classe mondiale sur Terre : machines de haute précision, systèmes de production automatisés, bioréacteurs, industrie pharmaceutique, technologie médicale, robotique, technologie des capteurs, optique, technologie du vide, matériaux, logiciels, assurance qualité et procédures réglementaires exigeantes. Une usine orbitale a besoin d’installations de traitement, de systèmes de fluides, de pompes, de vannes, de microscopes, d’incubateurs, de plateformes d’analyse, de robots, de jumeaux numériques et de systèmes de commande autonomes. Elle a besoin de procédures permettant de préparer, de surveiller, de documenter et de certifier les expériences et les lots de production. Elle a besoin d’assurances, de financement, de logistique, de services juridiques et de gestion des données. La majeure partie de cette valeur ajoutée est générée sur Terre, et une part considérable correspond au profil industriel de la Suisse.
Avec le projet de pôle européen de Starlab à Dübendorf, sous l’égide du Parc suisse d’innovation de Zurich (SIPZ) et du Centre pour l’espace et l’aviation de Suisse et du Liechtenstein (CSA), le lien avec l’infrastructure orbitale est déjà établi. Le système de coopération entre le CSA et le SIPZ vise à créer une chaîne continue, allant du développement et des essais jusqu’à l’exploitation en orbite. Dübendorf peut devenir le point d’accès par lequel les entreprises européennes achemineront leurs machines, leurs processus et leurs produits vers l’orbite et les ramèneront sur Terre. La Suisse ne devrait donc pas considérer le New Space comme une simple sous-branche de l’aérospatiale, mais comme une opportunité de politique industrielle qui concerne tous les secteurs. La concurrence à venir dans le New Space ne se jouera pas entre les fabricants de fusées et de satellites, mais entre les pôles économiques qui parviendront le plus rapidement à relier leurs industries terrestres, leur formation et leur recherche à l’infrastructure orbitale.
La Suisse dispose de l’excellence scientifique, des capacités industrielles et de la confiance internationale nécessaire à cet effet. Sa plus grande opportunité dans le New Space ne réside pas dans la fabrication d’un plus grand nombre de composants spatiaux. Elle réside dans le développement de procédés permettant de créer de la valeur dans l’espace. La fusée est le camion, la station spatiale est l’usine. Ce qui est déterminant, c’est qui y produit quoi.
À propos de l’auteur
Titulaire de deux doctorats, le Professeur Oliver Ullrich est titulaire de deux doctorats. Il est aussi président du conseil d'administration du « Center for Space and Aviation Switzerland and Liechtenstein » (CSA), directeur de l' « UZH Space Hub » et directeur de l'Institut de médecine aérospatiale de l'Université de Zurich (UZH).
Contribution de: Oliver Ullrich
Source d'image: CSA