La précision à portée de main
De la pièce usinée au fichier 3D, la métrologie s’est transformée en vingt ans. L’accès facilité aux machines, la numérisation et la formation de nouveaux spécialistes redéfinissent le contrôle dimensionnel. François Melnotte, expert en métrologie, partage sa vision d’un métier en mutation rapide.
Monsieur Melnotte, quels changements majeurs ont transformé la métrologie ces vingt dernières années ?
La révolution vient d’abord de la technologie. Les équipements sont devenus plus performants et surtout plus accessibles. Il y a vingt ans, une machine coûtait près d’un million de francs ; aujourd’hui, pour 100'000 francs, on atteint des performances comparables. Cela a ouvert la métrologie à un plus grand nombre d’entreprises, notamment dans le décolletage et la sous-traitance.
La précision a-t-elle également progressé ?
Oui, nettement. Les tolérances sont de plus en plus serrées et les incertitudes mieux maîtrisées. Les logiciels ont énormément évolué, ce qui simplifie le contrôle et améliore la fiabilité des mesures. Comme dans l’usinage où la CNC a remplacé la machine à cames, les systèmes de mesure ont gagné en accessibilité et en souplesse.
La métrologie est souvent confondue avec la qualité. Quelle est la différence ?
C’est un grand classique. Le qualiticien analyse, mais il ne mesure pas toujours. La métrologie, elle, c’est la science de la mesure : savoir lire un plan, comprendre les tolérances et utiliser les bons capteurs. Dans une entreprise, même moyenne, la métrologie représente désormais une activité à part entière, avec un ou plusieurs spécialistes dédiés.
La Suisse romande a-t-elle rattrapé son retard dans ce domaine ?
Oui, et de belle manière. L’horlogerie, longtemps moins normée que l’automobile ou l’aéronautique, s’est beaucoup équipée depuis quinze ans. Les manufactures ont intégré le contrôle dimensionnel dans leurs ateliers. Cela s’est accéléré dès 2010, quand elles ont dû internaliser l’usinage et donc le contrôle. Aujourd’hui, la Suisse romande dispose d’un parc de machines impressionnant, même s’il reste un fossé entre les grands groupes et certaines PME encore limitées à des moyens manuels.
La numérisation a-t-elle transformé le travail du métrologue ?
Absolument. Les fichiers 3D sont devenus la norme. On programme désormais à partir des modèles numériques, ce qui simplifie la programmation et réduit les risques d’erreur. Mais surtout, les systèmes de mesure s’intègrent dans la chaîne numérique de production : les données de contrôle alimentent directement les logiciels de gestion et de statistique, parfois même les machines-outils.
La formation suit-elle ce rythme ?
Pas toujours. Les écoles ne peuvent pas investir en permanence dans les dernières technologies, d’où l’importance de partenariats étroits entre écoles et entreprises. La clé, c’est la formation duale : l’apprenant découvre la théorie et la pratique, avec les vrais équipements. C’est aussi ce que nous faisons sur le terrain – combler les lacunes, accompagner les utilisateurs, transmettre la logique de mesure.
Quels sont les défis à venir ?
La connectivité et l’automatisation. L’avenir, c’est le dialogue entre la machine d’usinage et la machine de contrôle, avec des corrections automatiques en temps réel. Mais aussi la montée en compétence : il faut former plus d’ingénieurs métrologues capables de piloter ces systèmes interconnectés.
La métrologie restera-t-elle un domaine d’experts ?
Oui… et non. Il faudra toujours des spécialistes capables d’interpréter une mesure, mais l’utilisation des machines deviendra plus intuitive. Dans certaines usines, un opérateur de production peut déjà déposer une pièce sur une machine et lancer un contrôle automatique. La métrologie s’ouvre, tout en gardant son exigence.
Et dans dix ans ?
Je crois à une métrologie de plus en plus intégrée, automatisée et connectée. Les systèmes de contrôle dialogueront directement avec les machines d’usinage pour corriger en temps réel les écarts de production. La donnée deviendra le fil conducteur : chaque mesure, chaque tolérance, chaque déviation sera enregistrée, analysée et partagée.
Mais au-delà de la technologie, l’humain restera central. Ce sont toujours des ingénieurs, des techniciens, des passionnés qui interprètent les résultats, prennent les décisions et garantissent la cohérence de l’ensemble. La métrologie du futur sera à la fois numérique et humaine : plus rapide, plus ouverte, mais toujours animée par cette quête millimétrée de la perfection.
Contribution de: Interview: Roland J. Keller
Source d'image: rke